06/07/2026
SCHISME À CHESTERVILLE
Nous reproduisons intégralement un texte déjà paru en ces pages le 17 novembre 2020
« Nous allons entrer dans une ère bien sombre et bien lamentable. La paix va être troublée; la discorde va pénétrer au milieu de la population », s’écrit en 1869 l’abbé Mailhot en évoquant la querelle suscitée par l’éventuel transfert de la première chapelle de Chesterville, consacrée le 12 février 1857. Celle-ci occupe le 10e lot du 10e rang, dans un secteur communément appelé : le coin Saint-Philippe. L’endroit a l’avantage d’occuper le centre géographique de la paroisse, puisque, à l’époque, le secteur Ham est toujours rattaché à Chesterville. Toutefois, c’est par défaut que les curés Prince et Suzor, chargés de l’acquisition du terrain, choisissent cet endroit au détriment du site actuel de l’église de Chesterville. Le prétendu propriétaire du lot étant protestant, les deux religieux refusent de négocier avec lui. Ils jettent plutôt leur dévolu sur le coin Saint-Philippe, ce qui contraint de nombreux fidèles à franchir une plus grande distance pour assister à la messe et recevoir les sacrements. Une partie de la population se déchaîne alors contre les deux prêtres.
Cependant, la population continue de croître et la petite chapelle déborde sous le nombre grandissant de fidèles. Le bâtiment est délabré et la reconstruction demeure l’unique solution. Entre temps, un bureau de poste, quelques commerces et autres entreprises de service surgissent au coin des chemins Saint-Philippe et Craig, formant ainsi un embryon de village à deux milles de la première chapelle. C'est alors que les mesures entreprises pour régler la situation de cette dernière prennent des proportions insoupçonnées. En 1868, Mgr Laflèche renouvèle l’ordonnance d’agrandissement de l’église émise cinq ans plus tôt par son prédécesseur. Personne ne s’oppose à cette idée, mais la décision de reconstruire la chapelle en bas de la paroisse sur le rang Craig-Sud, engendre tout un émoi.
Cet emplacement occupe désormais le point central de Chesterville depuis que le secteur Ham est érigé en paroisse et dispose de sa propre chapelle. Les résidents du bas du village jubilent, tandis que la colère succède à la consternation chez les tenanciers d'en haut. Deux clans opposés divisent désormais la paroisse.
Le 30 janvier 1873, on bénit dans la tourmente la nouvelle chapelle, qui se trouve sur le site de l’église actuelle. On ne peut alors célébrer aucun office religieux, puisque deux marguilliers réfractaires refusent catégoriquement de transférer dans la nouvelle église les vases sacrés et les ornements nécessaires à l’exercice du culte. Des vigiles armés font le guet jour et nuit aux portes de l’ancienne chapelle afin de protéger les saints objets. L’évêché a beau frapper d'interdiction ce lieu de culte et menacer d'excommunier les récalcitrants, cela ne fait que jeter de l’huile sur le feu de la discorde. Les mois s’écoulent et la vigilance se relâche doucement du côté de l’ancienne chapelle. Au cours d’une nuit sans lune, deux marguilliers pénètrent dans la petite chapelle du coin Saint-Philippe. Ils s’emparent des vases sacrés et les transportent dans la nouvelle église. L'opération est réussie, mais un homme armé doit ensuite monter la garde durant un mois craignant que l’autre partie ne tente de reconquérir les précieux objets.
En mai 1873, une quarantaine de chefs de famille se rendent en délégation chez un avocat d'Arthabaska dans le but d’apostasier la religion catholique en faveur du protestantisme. Ces derniers se désistent ne pouvant payer les 100 dollars de frais exigés par les autorités. Des ministres méthodistes de Danville acceptent alors de venir convertir les dissidents. Malgré un interdit perpétuel prononcé envers l'ancienne chapelle et quelques démarches personnelles, Mgr Laflèche constate l’échec de ses tentatives. Il se résout donc à vendre terrain, chapelle et bâtisses, tout en procédant à un certain nombre d’excommunications. Cela n’empêche pas une petite communauté de protestants de s’implanter dans le secteur du coin Saint-Philippe. D'autres réintègrent le giron de la foi catholique, mais le ressentiment persiste. Impuissant face aux disputes incessantes, la santé physique et mentale du curé Moreau décline. L’évêque met quatre ans à assouvir le désir du prêtre d’être muté dans une autre paroisse en lui confiant, finalement, la cure de Saint-David-de-Yamaska. Le pauvre prêtre ne se remettra jamais de cette épreuve. Convaincu d’avoir été envoûté par un paroissien apostat, il est interné à l’asile de Longue-Pointe où il connait une triste fin en se suicidant par noyade, le 20 novembre 1891.
Encouragées par des prédicateurs, une trentaine de famille apostâtes, rentrant des États-Unis, tentent de reformer la petite communauté. En 1894, on construit une église Méthodiste et une école au coin Saint-Philippe. En 1901, il ne reste plus que trois protestants sur une population de 1 996 âmes. On peut donc tourner la page sur cette triste aventure qui a marqué à jamais la petite histoire de Saint-Paul-de-Chester.
Texte : Serge Rousseau pour le CAR Séminaire de Nicolet
Références : Chesterville vous raconte… livre du 125e anniversaire, 1986
Les communautés protestantes de Chesterville et Ham-Nord, Florent Charest, Les éditions histoire du Québec, 2011
Photo : St-Paul-de-Chester vers 1877, reproduction Photomaje en 1992, F085-P5249